Langue française

Comme vous le savez sans doute, au Liban, on ne parle pas que libanais, loin de là. On y parle aussi anglais et français. Le Liban a été sous mandat français de 1920 à 1946 (  la Syrie aussi dépendait de l’administration française). Et sous l’Empire Ottoman, les églises chrétiennes ont joué un rôle déterminant en créant tout un paquet d’écoles. En 1875, les jésuites ont fondé l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, qui reste aujourd’hui une référence (et qui rivalise avec l’AUB, American University of Beirut, anciennement collège protestant syrien). Cela, je l’avais lu avant mon départ. Et je savais que les Beyrouthins étaient encore souvent francophones/philes. Mais,quelle ne fût pas ma surprise de constater qu’ils l’étaient vraiment et très fréquemment. A tel point, qu’il est un peu difficile de se mettre au libanais. Une française rencontrée en formation, la soixantaine, mariée à un Libanais et vivant ici depuis plus de 30 ans, m’a expliqué qu’elle avait abandonné l’idée d’apprendre l’arabe. Au départ, elle était farouchement attachée à l’idée de s’y mettre. Et puis, comme la famille de son mari, totalement francophone, se moquait constamment de sa prononciation, elle s’est résolue à laisser là son apprentissage. Quand elle m’a raconté cette anecdote, je me disais qu’elle n’était pas très persévérante. Mais avec le temps, je comprends mieux ce qu’elle a pu ressentir. Dans mon quartier, seul l’épicier ne parle pas français, mais il parle anglais et même si je m’efforce de lui demander « chou, aida ? » (qu’est-ce que c’est en libanais ?), il m’est (et me sera) difficile de converser avec lui en arabe.

Cela, bien sûr, possède un côté très pratique. Le cinéma, est sous-titré en français ou en anglais pour le même film, la signalétique est bilingue, on trouve une presse française, des radios en français, la carte au resto en français, des produits alimentaires français (pour Noël, on s’offrira un coeur de lion !), partout notre langue est omniprésente. Pourtant, cela me fait l’effet de quelque chose de plaqué, de déplacé par moments. Mes enfants fréquentent le Grand Lycée Franco-Libanais, dont l’écrasante majorité des élèves ( et des enseignants) est libanaise. Les petits copains d’Anouk et de Clément s’appellent fréquemment Jean, Michel ou Andrée…et à ma grande surprise au début, ils s’expriment en français avec leurs parents. Anouk (en petite section) a 2 institutrices, une en français, une en arabe, et Clément en CE2 a 5 heures d’arabe par semaine (et seulement 2 en anglais). Je trouve cela génial. Je disais en début d’année à l’instit d’arabe d’Anouk, que celle-ci peinerait sans doute au départ, car elle est la seule Française de sa classe. Elle me rétorqua que non, que les autres enfants avaient le même niveau en arabe qu’Anouk, qu’ils ne maîtrisaient pas leur langue maternelle. Cela m’a été confirmé par la suite, les enfants en primaire, ou au collège ont souvent des difficultés avec le libanais. Je trouve parfois que l’usage du français est snob ; ainsi une collègue de l’institut français évoquait le cas d’un homme venu prendre des cours, afin de ne pas se sentir inculte lorsqu’il allait dans les restaurants prisés de la capitale libanaise, où les clients, libanais, conversent en français… Un certain nombre de mots viennent du français (madame, monsieur, merci, au revoir….) ce qui renforce  un certain flottement linguistique puisque certains Libanais affirment que ceux-ci sont intraduisibles en arabe (on utilise aussi couramment bye, sorry… ). J’ai pour coutume, dans les magasins ou au téléphone de demander s’ils parlent français (ou anglais) avant d’en dire plus. Si je rentre dans une boutique en disant « bonjour, je cherche un maillot de bain enfant », j’ai l’impression d’arriver en pays conquis, d’avoir l’attitude de celle qui « fait » le Liban, la Turquie ou le Kazakhstan. Paradoxalement, J’ai très souvent le sentiment de vexer mon interlocuteur en me comportant ainsi : question  » excusez-moi, vous parlez français ? » ; réponse outrée, « quelle question ! »

Moi dont le métier est d’enseigner cette langue, je me sens mal à l’aise dans ce bain franco-franbanais (comme on dit ici).

Un jour, j’ai rencontré une jeune femme libanaise, francophone jusqu’au bout de ses doigts manicurés, qui m’a dit que si les Libanais parlaient français, c »était par habitude. Et puis, a-t-elle ajouté, c’est la langue de la culture (là, c’est pas le 1er pays où on me sort ce cliché). J’ai rétorqué « et l’arabe ? ». sûre d’elle même, elle m’a répondu que le monde arabe n’avait que peu de culture. J’ai failli m’étrangler avec mes pois chiches. Enfin, cela m’a permis de comprendre l’aspect identitaire de l’emploi de ma langue maternelle par les Libanais et la façon dont ils assument ou non leur culture arabe.

Pour finir sur le sujet,  car vous allez vous lasser,on le sait, les enfants absorbent vite les langues ; Anouk, mêle désormais à l’accent auvergnat de sa nourrice Béatrice tant aimée, la prosodie libanaise, quand elle s’exprime en français ! mélange détonant s’il en est, qui me rappelle que j’ai encore bien du chemin à parcourir pour prononcer correctement la langue de Fairouz !

 

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