Plus mort, tu meurs !

Envie de vous partager l’éditorial de Issa GORAIEB, de L’Orient le Jour, d’aujourd’hui :

Occultée par une brûlante actualité, coincée entre un attentat à la bombe contre les soldats français de la Finul, des tirs anonymes de roquettes au Liban-Sud et un kidnapping trouvant une issue heureuse et néanmoins déconcertante, la scène, pourtant extraordinaire, est passée presque inaperçue. Il en disait long pourtant, le spectacle de ces quelques citoyens et citoyennes couchés à même le sol lundi devant le ministère de la Santé, et qui revendiquaient le droit à l’hospitalisation pour tous. Immobiles, les yeux fermés, ils faisaient le mort pour secouer les vivants. Cela dans un pays longtemps envié pour son proverbial dynamisme, son exubérante joie de vivre, son raffinement, mais où la seule culture prévalant désormais est celle de la force ; un pays où la criminalité progresse à pas de géant ; un pays où a fini par se répandre partout, jusque sur les routes livrées aux chauffards, de même qu’aux entrepreneurs de travaux publics oublieux des signalisations les plus élémentaires, un terrifiant mépris de l’existence humaine. Sans doute parce que l’on ne frappe pas les morts, même dans le Liban de nos jours, ces grands naïfs de manifestants dont il est question ici n’ont pas été tabassés par les forces de l’ordre, ce qui n’avait guère été le cas lors d’une précédente et banale démonstration. Ils ont même eu droit cette fois à une harangue du ministre, agrémentée de belles promesses. Mais qui donc croit encore aux promesses officielles en l’inexistence d’un État, surtout quand ces promesses sont le fait de milices gouvernantes, antithèse même de tout État ? C’est bien à dessein que le mot de milices est écrit au pluriel, même si seul le Hezbollah en fait idéologiquement étalage. Davantage en effet que les armes, ce sont les mentalités, le comportement des puissants du moment qui illustrent cette arrogance propre aux forces paramilitaires de facto. De l’arrogance il en fallait déjà lors de la guerre de l’été 2006, pour faire d’un bilan de plus de mille morts libanais une divine victoire. Et il en faut tout autant au parti de Dieu pour défier la justice internationale. Pour réinvestir aussi, avec armes et bagages, la région frontalière d’où il avait été refoulé, faisant à nouveau de celle-ci un terrain miné pour la force intérimaire de l’ONU, un brûlot potentiel pour la population locale elle-même, laquelle n’aspire qu’à la sécurité. Entre attentats aux explosifs et tirs de roquettes pas très intelligentes puisque s’abattant sur des villageois libanais, l’État, quant à lui, se contente de compter les coups. À Zahrani, ce sont, semble-t-il, des individus en armes, relevant cette fois d’une formation apparentée (et dont le chef n’est autre que le président de l’Assemblée nationale !) qui occupaient, la semaine dernière, une centrale électrique, pour protester contre un rationnement du courant jugé discriminatoire. Et c’est au même chef de ce parti milicien (ou si l’on veut de milice partisane), et néanmoins arrangeur de génie, que l’on doit le fantasmagorique happy end qu’a connu l’affaire de l’enlèvement, dans la Békaa, du directeur d’une usine laitière. Qui a kidnappé ce dernier et pourquoi? Qu’est-ce qui a porté les ravisseurs à le libérer, quel châtiment sanctionnera-t-il leur acte ? On ne le saura jamais puisque tout a été arrangé, précisément, sans autre forme de procès, sans le moindre commentaire d’une autorité étatique que l’on jurerait non concernée. Ils n’ont rien inventé finalement, nos braves manifestants de l’autre jour. Mieux que quiconque, l’État excelle à faire le mort.

 Issa GORAIEB igor@lorient-lejour.com.lb

Une réflexion au sujet de « Plus mort, tu meurs ! »

  1. Brillant, … ça fait froid dans le dos ! je lis en ce moment « Limonov » d’Emmanuel Carrère, dont une partie se situe au moment de l’effondrement de l’union soviétique, et jusqu’à la Russie de Poutine. Plus d’Etat mais des milices gouvernantes, cet éditorial pourrait également s’appliquer à la situation russe ! Bon courage les aventuriers !
    Bises, Fred

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