La bonne (16 novembre 2011)

A notre arrivée à Beyrouth en août, nous avons visité tout un tas d’appartements. Très fréquemment, l’agent immobilier ventait, en plus de toutes les qualités réelles ou non du lieu, la présence d’une chambre de bonne. A chaque fois il s’agissait d’un réduit, souvent sans fenêtre, exigu au possible. Une fois, le propriétaire, très fier, nous a fait remarquer qu’il y avait un bac à douche dans la « chambre » et même des toilettes à l’intérieur du bac à douche. Pratique non ?

Ici, beaucoup de gens ont une « bonne » (c’est le terme qu’ils utilisent) généralement d’origine sri lankaise, philippine ou malgache. On les reconnait à leur uniforme rose ou bleu. ces femmes n’ont rien en commun avec des jeunes filles au pair ; certes elles vivent chez leur employeur 24h/24, mais d’une part, elles ne sont pas forcément jeunes et d’autre part, elles sont corvéables à merci : outre le ménage, les courses, la garde des enfants, la promenade du chien, la poussée du caddie devant Madame, elles peuvent aussi être l’objet sexuel de Monsieur (ou de son fils) et sont souvent tenues à résidence, sans pouvoir sortir de leur prison. Généralement elles viennent au Liban pour sortir de la misère et envoyer de l’argent à leurs familles.

L’excellent Mazen Kerbaj dépeint avec beaucoup d’humour leur sort, dans son dernier livre « cette histoire se passe ». Pour ceux qui ne le connaissent pas, je vous encourage à le lire. En voici un extrait.

voici un extrait.

La bonne

Et pour finir de vous saper le moral, voici un article issu du journal francophone « L’Orient le Jour », écrit par George Achi, qui dresse le portrait de l’une d’elles.

Nadeesha se souvient des regards fixés sur elle, ce matin-là, il y a quatre ans, tandis qu’elle parcourait le hall d’arrivée bondé de monde à l’aéroport de Beyrouth. Elle se souvient du beau sari orange qu’elle portait et de ce groupe de femmes qui avaient fait le voyage avec elle, le même jour, depuis le Sri Lanka. Elles étaient une dizaine et, dès leur descente de l’avion, un agent de police leur a retiré leurs passeports et les a dirigées vers un bureau à l’extrémité du hall. Les souvenirs de Nadeesha sont flous, car tout s’est passé très vite.

« On nous a mises en rang dans la grande pièce et nous avons attendu que les patrons viennent nous chercher, raconte-t-elle. C’est le fils de ma patronne qui est venu pour moi. Il a fait les papiers avec la police et il m’a emmenée dans sa voiture. » À partir de ce moment, les nouveaux employeurs de Nadeesha ont mainmise sur son passeport et comptent bien le garder jusqu’à la fin de son contrat d’un an. C’est une pratique répandue : ainsi, la jeune femme ne peut pas « s’enfuir », c’est-à-dire décider d’interrompre son contrat. À 18 ans, elle se retrouve soumise à la volonté d’une famille dont elle ne comprend pas la langue et qu’elle vient à peine de rencontrer.

Un quotidien difficile

Pendant un an, le quotidien de Nadeesha sera semblable à celui de milliers d’employées de maison dans le monde. Elle se lève à l’aube et prépare le petit déjeuner pour sa patronne et le fils de celle-ci. Ensuite, elle fait le ménage dans les différentes pièces de l’appartement, fait les lits, nettoie les salles de bains. Vers midi, elle aide la patronne à préparer le repas – une tâche qu’elle sera de plus en plus souvent amenée à effectuer seule. L’après-midi est consacré à d’autres activités ménagères ; il faut aussi nourrir et promener le chien, arroser les plantes et parfois jouer avec les petits-enfants de la patronne lorsqu’ils viennent rendre visite à leur grand-mère.

Ainsi, le travail de Nadeesha varie selon les journées – la seule constante étant qu’elle doive se lever très tôt, vers 5 heures du matin. Elle n’a pas de pause fixe pendant la journée : elle se repose quand elle en a le temps, et peut être appelée à n’importe quel moment pour rendre un service. C’est vers 10 heures ou 11 heures du soir, après avoir lavé la vaisselle du dîner, qu’elle peut aller se coucher. Elle regagne alors sa chambre, une pièce où tiennent à peine un lit et une petite table sur laquelle sont posés ses effets personnels. Pas de fenêtre, mais une porte qui donne accès à une salle de bains éclairée par une lucarne.

Au fond du gouffre

« J’avais beaucoup de chance par rapport aux autres filles que je connaissais un peu, dit-elle. Je mangeais bien, la même chose que ma patronne. Quand j’étais seule dans la maison, j’avais le droit d’utiliser la cuisine pour préparer des plats de mon pays. De temps en temps, on m’apportait des magazines sri lankais : même s’ils étaient vieux de plusieurs années, ils me permettaient de me sentir un peu chez moi. » Le niveau de pauvreté dans lequel vivait Nadeesha au Sri Lanka et son arrivée sans transition chez ses employeurs l’empêchent de se rendre compte des graves atteintes que subissent ses droits les plus élémentaires. Elle ne sait pas qu’elle a le droit d’avoir accès à son passeport, ou de sortir de l’appartement quand bon lui semble. Lorsque ses employeurs sont absents, elle est enfermée à clef. Ce n’est que le dimanche qu’il lui est permis de sortir, lorsqu’une employée de maison voisine vient la chercher pour aller à l’église. Nadeesha n’est pas chrétienne, mais elle apprécie la promenade.

De fait, dans ces circonstances, la jeune femme peut faire figure de privilégiée par rapport à nombre de ses compatriotes qui vivent dans des conditions de pauvreté et de manque d’hygiène extrêmes. Elle est payée 300 dollars par mois, dont elle envoyait la plus grande partie à ses parents restés au Sri Lanka. Mais au bout d’un an, la situation se détériore. La patronne tombe malade et au travail quotidien de Nadeesha s’ajoute les soins qu’on lui demande de lui fournir. Elle doit la nourrir, la laver, l’accompagner aux toilettes. La vieille dame étant immobilisée dans sa chambre, son fils et les amis de celui-ci sont de plus en plus présents dans l’appartement. Et les malheurs s’enchaînent pour Nadeesha, inévitables comme dans un mauvais film.

« J’avais peur de ces garçons, j’essayais de rester dans ma chambre le plus souvent possible. » La jeune femme raconte, difficilement, que deux amis du fils la harcèlent pendant toute une soirée, après avoir bu beaucoup d’alcool. Elle révèle qu’ils l’ont violée et « utilisée comme un animal ».

« J’ai réussi à m’occuper de moi-même »

C’est un prêtre de l’église où Nadeesha accompagnait son amie qui l’aide à quitter ses employeurs. Il négocie sa « démission » et accepte d’étouffer l’affaire. La jeune femme refuse de révéler l’identité de la famille ou même celle du prêtre. Celui-ci l’a hébergée au presbytère et lui a permis de trouver des ménages à faire pendant la journée. Depuis, en accumulant les petits travaux, elle réussit à gagner 800 dollars par mois, un salaire qui lui permet de vivre dans une colocation, de manger à sa faim et de continuer à envoyer de l’argent à sa famille au Sri Lanka. Elle réussit désormais à parler l’arabe assez couramment pour la vie de tous les jours à Beyrouth. Lorsqu’elle était arrivée au Liban, il y a quatre ans, elle ne possédait que le sari qu’elle portait sur elle et un sac à main. Aujourd’hui, elle a plusieurs vêtements et peut se permettre d’être coquette.

« Je travaille beaucoup, dit-elle, et j’aimerais bien être médecin ou actrice au lieu d’être femme de ménage, mais je suis contente quand même. Même si je ne suis pas dans mon pays, maintenant on ne me traite pas mal. J’ai réussi à m’occuper de moi-même. » Nadeesha n’avait pas envie de témoigner pour ce reportage, mais elle dit l’avoir fait « parce qu’il ne faut jamais laisser tomber. » « J’ai eu de la chance, explique-t-elle, je suis passée par des moments difficiles, mais je ne me suis pas laissée faire. Il y a beaucoup d’autres filles qui ont eu de la chance. Mais il y en a beaucoup aussi qui sont au fond du trou. Il faut continuer à en parler, on ne peut pas les laisser tomber. »

 

 

 

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