Conduite (de vie)

Voilà, j’y viens, la conduite au Liban.

Tout d’abord, il faut s’assurer, lorsque vous achetez une voiture, que le klaxon fonctionne. Si oui, alors, c’est un bon véhicule. Le klaxon est l’organe majeur de l’engin dans ce pays où silence rime avec mort. Ensuite, pour s’imposer, il faut soit avoir le plus gros 4×4, soit avoir la voiture la plus cabossée. Nous avons, pour notre part, choisi la deuxième option.

Lorsque j’ai commencé à conduire à Beyrouth, à peine assise au volant, j’ai senti que je transpirais abondamment. J’ai voulu mettre ça sur le compte de la chaleur (et la clim étant cassée, c’était plausible), mais je dois l’avouer, encore aujourd’hui, il m’arrive de suer à grosses gouttes quand, par exemple, dans un sens unique une voiture surgit en face de moi. J’ai beau avoir compris que le klaxon n’est pas toujours un signe d’agression, il m’agresse à chaque fois et me rend agressive parfois. J’ai aussi compris que le clignotant était un accessoire inutile, je ne peux pourtant m’empêcher de l’utiliser. Si c’est pour indiquer que je vais me garer, ce n’est pas compris des autochtones et la pin-up liftée au volant de sa grosse berline, non seulement me colle aux fesses, mais m’insulte et joue du tut tut jusqu’à ce que j’avance (mais je n’avance pas, trop contente d’avoir trouvé un endroit où me poser). En fait, il faut ouvrir sa fenêtre et tendre le bras en joignant les doigts. Je n’ai pas encore ce réflexe, d’autant que je roule fenêtre fermée et le temps de la descendre, on me klaxonnera de toute façon.

Il faut se méfier des 2 roues, car ils surgissent tous azimuts, sans casque, souvent montés par plusieurs personnes dont parfois des enfants. Et s’ils se font renverser, ils ne sont jamais en tort, d’après ce qu’on m’a dit. Moi, ma hantise, c’est tout simplement d’en tuer un. Ok, je suis à présent en règle en termes de papiers, mais quand même; ça ferait mauvaise impression, ce serait dommage, d’autant qu’ici la France n’a parlé d’aucun génocide.

Pour aller à la piscine, à environ une demi-douzaine de kilomètres de chez nous, il faut emprunter une autoroute en travaux. Là, c’est franchement rock’n roll. Le soir (la nuit tombe très tôt ici), rien n’est éclairé, et la route est couverte de trous et de bosses, de dénivelés et il n’y a aucun marquage au sol.La conduite est vraiment sauvage, le nombre de files n’est pas limité. Il faut se faufiler à coups de klaxons quand on peut avancer. Oui, quand on peut avancer, car les embouteillages fleurissent, si j’ose user de cette image. Le tableau est en réalité apocalyptique. Je crois que c’est ce que je supporte le moins les bouchons. Hier, nous étions à Byblos, à une quarantaine de kilomètres de Beyrouth. Nous avons passé près de 5 heures dans la voiture dans la journée…(et nous avons la chance d’avoir des enfants patients). Cela permet d’observer les gens dans leurs voitures. La grande majorité sont seuls, au téléphone et ne portent pas de ceinture de sécurité. Il me semble que le parc automobile libanais est l’un des plus énormes au monde. Les transports en commun font cruellement défaut en ville, et dans le pays ( le train n’existe pas). Les infrastructures ont souffert de la guerre, elles aussi.

Je suppose que certains d’entre vous vont prendre la route pour aller festoyer en vue du nouvel an, je finirai avec un seul mot, prudence !

 

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Niha

Hier, nous sommes allés nous promener au fin fond du Chouf, la montagne au sud de Beyrouth, avec pour objectif la forteresse troglodytique de Niha. En réalité, on ne savait pas trop à quoi s’attendre, car on avait vraiment peu d’infos sur le coin. Cela fait réfléchir sur la notion de tourisme car on est assez mal documentés d’une part (ce n’est pas faute de recherches pourtant, mais la guerre n’a pas aidé de ce côté là non plus), et d’autre part, les critères classiques européens ( balisage, infrastructures touristiques) sont rarissimes dans la nature ( beaucoup moins sur les côtes bétonnées,  mais elles nous tentent nettement moins). Ca a du bon et du moins bon ; il est épuisant de chercher l’endroit convoité ( je vous parlerai plus longuement des joies de la voiture au Liban une prochaine fois), mais quand on le trouve, je vous raconte pas le grand bonheur, d’autant que le lieu semble vraiment préservé !

Nous sommes donc partis au pays des Druzes, l’une des nombreuses communautés libanaises qui vit au coeur de cette montagne. Cette secte est issue  du chiisme et croit en la réincarnation. Leur doctrine est accessible aux seuls initiés et d’ailleurs ne se pratique pas dans les mosquées mais dans les « cellules » (khalwa,si vous voulez briller en société). Malgré le mystère qui plane autour de leurs pratiques, on peut au moins les reconnaître à leur costume. Les hommes portent un sarouel noir et un tarbouche blanc (sorte de turban) et les femmes une robe noire et un long voile blanc. Malheureusement, je n’ai pas osé prendre un homme en photo, c’est dommage car ils ont vraiment fière allure. En revanche, j’ai réussi à attraper au vol une femme pendant la pause pipi des enfants.

 

 

 

 

 

 

 

On a bien failli ne pas atteindre notre objectif vous disais-je, car à Niha, d’une part le bled était désert, d’autre part la rare signalétique était uniquement en arabe. Je dois reconnaître que mon élan vers cette calligraphie s’est quelque peu tari, j’ai d’abord pour idée de pouvoir parler un minimum, ce qui est déjà laborieux, d’autant plus que mes rudiments d’égyptien ne me servent guère. Bref, on a grimpé une route sinueuse pendant quelques kilomètres, je commençais à en avoir ras-le-bol de conduire, on est redescendu et là, miracle, il y avait sur la place du village un pépé. Il nous a baragouiné quelques mots en arabe, tout fier de nous indiquer comment aller à Beyrouth. Des petits jeunes qui sortaient d’un bistrot (ah, quand même la vie !), nous ont confirmé qu’ils fallait grimper cette petite route d’où nous venions et persévérer. J’ai fait demi-tour dans un nuage de poussière avec crissements de pneus (juste pour mettre un peu d’animation sur la place) et suis repartie là-haut ; on a suivi ce que notre pif nous indiquait lorsqu’il y a eu croisement. Par chance (nous qui sommes maudits sur toute la ligne depuis 4 mois ! si, si, d’ailleurs le jour de Noël, alors que le lapin (de Vendée !) cuisait dans le four, la bonbonne de gaz a lâché), nous avons fait le bon choix. Il a fallu monter un chemin escarpé ( à pied cette fois), pour aboutir là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et là, on avait plus qu’à descendre pour voir cette forteresse, taillée en forme de grotte avec des cavités impressionnantes à flanc de roche. Au Moyen-Age, ces chambres sur plusieurs étages, étaient alimentées en eau par des sources et munies de citernes. La forteresse était bien fortifiée et fermée par une muraille percée d’ouvertures. En 1635 l’émir-je-ne-sais-plus-comment, persécuté par le pacha de Damas, s’y réfugia avec sa famille. Le lieu est vraiment époustouflant, perché au milieu de nulle part.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur la route du retour, on se serait cru aux cinque terre, en Italie, avec ses terrasses accidentées.Voyez un peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

Ma conclusion du jour, c’est que le Liban vaut le détour, même si ce détour se mérite (je préfère taire le nombre d’heures passée dans la voiture au cours de la journée..).

Enfin, pardonnez-moi, ce soir je suis bavarde, un autre détour que je vous conseille, pour l’avoir siroté ce soir en vous écrivant : le café blanc, dont je vous livre ici le secret : faites bouillir de l’eau , ajoutez-y 2 cuillères à soupe de sucre, 2 cuillères à soupe de fleur d’oranger et partagez avec qui-vous-voudrez. Qu’il vous profite !

 

 

25 décembre

Envie de vous mettre un petit mot ce soir, juste pour la petite anecdote de la soirée du 24 décembre. Notre voisine du dessous, Jacqueline, avait ses frères et soeurs réunis chez elle hier soir. Jusque là, rien de bien original. Ce qui le fut plus, ce fut la soirée, que dis-je, la nuit endiablée qu’ils ont passée avec la sono à fond, à écouter des tubes d’enfer : leur préférence allant à Aline. et oui,  » et j’ai crié, crié, Aline, pour qu’elle revienne, et j’ai crié, crié, Aline car j’avais trop de peiiiiiiiiiiiiiiiiiiiine ! ». Rappelez-vous ! D’ailleurs ici, dans les supermarchés, il n’est pas rare d’entendre « oh, Champs Elysées, palapapapa » ou  » on ira, où tu voudras quand tu voudras ». Bref, je m’égare, mais sachez que j’attends la nuit du nouvel an avec grande impatience. D’ailleurs, je vais aller dormir car je suis éreintée par tant de grands moments de la chanson française…

Cadeau de Noël

Je sais, nous ne sommes pas encore le 25, mais je voulais tout de même vous partager cette nouvelle : j’ai eu ce matin LE cadeau de Noël de mes rêves, celui que j’attendais depuis plus de 4 mois et qu’on m’avait promis en mars 2011, lorsque nous avons appris que Richard était l’heureux élu pour le poste de prof de physique-chimie au Grand Lycée Franco-Libanais de Beyrouth. Déjà la semaine dernière, on m’avait demandé 150 000 livres libanaises, 2 photos d’identité et mon passeport. Vous y êtes ? et oui, bingo, j’ai eu ce matin mon permis de séjour au Liban, valable jusqu’à la mi-juin !!! Il m’en aura fallu du découragement (et même des larmes, je l’avoue), de la ténacité, des hauts et des bas pour en arriver là !

Vous raconter le détail de toutes mes péripéties pour être enfin en situation régulière prendrait (beaucoup) trop de temps.Mais cela m’a permis de comprendre :

– qu’aux yeux des autorités libanaises, si tu n’es pas marié(e) tu es inexistant(e).

-ce que diplomatie signifie : du blabla pour te faire patienter, vas-y pour le cirage de pompes, et c’est tout.

-que vivre en situation irrégulière est loin d’être confortable (et encore, me disait à juste titre une amie récemment, « tu es Française, pas Pakistanaise ou Indonésienne, tu as cette chance ».) Jusqu’à ce matin, je n’avais pas le droit de quitter le pays, figurez-vous.

-que j’ai envie de travailler. En réalité, je le savais déjà bien sûr, mais si tout va bien, je vais ENFIN pouvoir enseigner à l’institut français à compter de janvier. C’est surtout ça en fait le cadeau de mon point de vue. Par 3 fois des emplois m’ont filé sous le nez à cause de cette vilaine histoire.

Je vous souhaite donc à toutes & à tous d’avoir un cadeau aussi plaisant, susceptible de vous enlever les maux de dos d’un coup de baguette magique ! Abracadabra, bonne journée !

Noël

si vous vous souvenez des taxis Geryes (juste en face de chez nous) et de leur char pour la Sainte-Barbe, voici maintenant leur attelage pour Noël. Crèche et père Noël cohabitent allègrement ; vous remarquerez le contraste entre les chupas choups (douceur du sucre) et l’air du père Fouettard, euh pardon du père Noël…

Avis aux amateurs, le 24 au soir, ce cortège déambulera dans les rues de Beyrouth avec tous les gamins du secteur dans de petits wagons (que vous ne voyez pas ici). Je me demande si j’y mettrai mes enfants, j’aurai un peu peur de ne plus les revoir…

Joyeux Noël a tutti !

 

Langue française

Comme vous le savez sans doute, au Liban, on ne parle pas que libanais, loin de là. On y parle aussi anglais et français. Le Liban a été sous mandat français de 1920 à 1946 (  la Syrie aussi dépendait de l’administration française). Et sous l’Empire Ottoman, les églises chrétiennes ont joué un rôle déterminant en créant tout un paquet d’écoles. En 1875, les jésuites ont fondé l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, qui reste aujourd’hui une référence (et qui rivalise avec l’AUB, American University of Beirut, anciennement collège protestant syrien). Cela, je l’avais lu avant mon départ. Et je savais que les Beyrouthins étaient encore souvent francophones/philes. Mais,quelle ne fût pas ma surprise de constater qu’ils l’étaient vraiment et très fréquemment. A tel point, qu’il est un peu difficile de se mettre au libanais. Une française rencontrée en formation, la soixantaine, mariée à un Libanais et vivant ici depuis plus de 30 ans, m’a expliqué qu’elle avait abandonné l’idée d’apprendre l’arabe. Au départ, elle était farouchement attachée à l’idée de s’y mettre. Et puis, comme la famille de son mari, totalement francophone, se moquait constamment de sa prononciation, elle s’est résolue à laisser là son apprentissage. Quand elle m’a raconté cette anecdote, je me disais qu’elle n’était pas très persévérante. Mais avec le temps, je comprends mieux ce qu’elle a pu ressentir. Dans mon quartier, seul l’épicier ne parle pas français, mais il parle anglais et même si je m’efforce de lui demander « chou, aida ? » (qu’est-ce que c’est en libanais ?), il m’est (et me sera) difficile de converser avec lui en arabe.

Cela, bien sûr, possède un côté très pratique. Le cinéma, est sous-titré en français ou en anglais pour le même film, la signalétique est bilingue, on trouve une presse française, des radios en français, la carte au resto en français, des produits alimentaires français (pour Noël, on s’offrira un coeur de lion !), partout notre langue est omniprésente. Pourtant, cela me fait l’effet de quelque chose de plaqué, de déplacé par moments. Mes enfants fréquentent le Grand Lycée Franco-Libanais, dont l’écrasante majorité des élèves ( et des enseignants) est libanaise. Les petits copains d’Anouk et de Clément s’appellent fréquemment Jean, Michel ou Andrée…et à ma grande surprise au début, ils s’expriment en français avec leurs parents. Anouk (en petite section) a 2 institutrices, une en français, une en arabe, et Clément en CE2 a 5 heures d’arabe par semaine (et seulement 2 en anglais). Je trouve cela génial. Je disais en début d’année à l’instit d’arabe d’Anouk, que celle-ci peinerait sans doute au départ, car elle est la seule Française de sa classe. Elle me rétorqua que non, que les autres enfants avaient le même niveau en arabe qu’Anouk, qu’ils ne maîtrisaient pas leur langue maternelle. Cela m’a été confirmé par la suite, les enfants en primaire, ou au collège ont souvent des difficultés avec le libanais. Je trouve parfois que l’usage du français est snob ; ainsi une collègue de l’institut français évoquait le cas d’un homme venu prendre des cours, afin de ne pas se sentir inculte lorsqu’il allait dans les restaurants prisés de la capitale libanaise, où les clients, libanais, conversent en français… Un certain nombre de mots viennent du français (madame, monsieur, merci, au revoir….) ce qui renforce  un certain flottement linguistique puisque certains Libanais affirment que ceux-ci sont intraduisibles en arabe (on utilise aussi couramment bye, sorry… ). J’ai pour coutume, dans les magasins ou au téléphone de demander s’ils parlent français (ou anglais) avant d’en dire plus. Si je rentre dans une boutique en disant « bonjour, je cherche un maillot de bain enfant », j’ai l’impression d’arriver en pays conquis, d’avoir l’attitude de celle qui « fait » le Liban, la Turquie ou le Kazakhstan. Paradoxalement, J’ai très souvent le sentiment de vexer mon interlocuteur en me comportant ainsi : question  » excusez-moi, vous parlez français ? » ; réponse outrée, « quelle question ! »

Moi dont le métier est d’enseigner cette langue, je me sens mal à l’aise dans ce bain franco-franbanais (comme on dit ici).

Un jour, j’ai rencontré une jeune femme libanaise, francophone jusqu’au bout de ses doigts manicurés, qui m’a dit que si les Libanais parlaient français, c »était par habitude. Et puis, a-t-elle ajouté, c’est la langue de la culture (là, c’est pas le 1er pays où on me sort ce cliché). J’ai rétorqué « et l’arabe ? ». sûre d’elle même, elle m’a répondu que le monde arabe n’avait que peu de culture. J’ai failli m’étrangler avec mes pois chiches. Enfin, cela m’a permis de comprendre l’aspect identitaire de l’emploi de ma langue maternelle par les Libanais et la façon dont ils assument ou non leur culture arabe.

Pour finir sur le sujet,  car vous allez vous lasser,on le sait, les enfants absorbent vite les langues ; Anouk, mêle désormais à l’accent auvergnat de sa nourrice Béatrice tant aimée, la prosodie libanaise, quand elle s’exprime en français ! mélange détonant s’il en est, qui me rappelle que j’ai encore bien du chemin à parcourir pour prononcer correctement la langue de Fairouz !

 

Il fallait y penser !

Ce matin, il faisait très beau, nous sommes donc allés au  parc des Jésuites (en réalité plutôt un square dans l’esprit d’un Français, mais il y avait de l’herbe et des jeux, grand luxe à Beyrouth)  avec mes enfants. Le soleil tapait fort, on a même dû se mettre en bras de chemise. Tandis que la marmaille courait du toboggan à la balançoire, je me réjouissais déjà à l’idée de bouquiner tranquilou sur un banc.Un dilemme s’est alors imposé à moi, fallait-il que je me pose à l’ombre ou au soleil ? J’ai d’abord opté pour la première solution. Au bout de quelques minutes j’avais les fesses gelées. J’ai changé de banc, mais aucun banc ensoleillé ne l’était de dos. Cuisson rapide et-erreur fatale dans ce pays-j’avais oublié mes lunettes de soleil. Que faire ? je me suis donc assise dans le bac à sable, au pied d’un petit arbre, laissant à regret ma lecture. En levant la tête, j’ai réalisé que le parc était rempli de petits vieux, assez rabougris pour certains, rabougris certes, mais malins. Ceux assis à l’ombre l’étaient sur des morceaux de cartons apportés expressément comme isolant du froid, et ceux qui voulaient se dorer la pilule, étaient équipés de journaux.Sans exception. Et ça donnait ça, en X exemplaires….